Frontières - A Préciser!

Une interview de Raoul JENNAR
 

Cambodge Nouveau, n°36, 1995

 

 
"L'entrée prochaine du Cambodge dans l'ASEAN crée un contexte nouveau pour la solution du problème des frontières" nous dit Raoul Marc Jennar, observateur indépendant du 'Cambodge depuis plusieurs années, auteur des Chroniques Cambodgiennes (de 1990 à 1994) et actuellement en voie de terminer une thèse de doctorat sur "Les frontières du Cambodge contemporain".

 

les frontières: est-ce important?
 
 
Beaucoup d'éléments relativisent l'importance des frontières : les phénomènes d'association, d'intégration régionale, les échanges commerciaux, les mouvements de populations, les moyens de communication, mais aussi les manipulations financières, les trafics d'êtres humains, de drogue, d'armes. Les frontières sont moins imperméables qu'autrefois. Cela étant, la frontière reste un élément  de l'organisation spatiale du monde. Elle borne les territoires sur lesquels se manifeste la souveraineté d'un Etat. Elle indique jusqu'où s'appliquent les lois d'un pays, jusqu'où s'exerce son "imperium" comme disent les juristes, mais aussi jusqu'où peuvent d'étendre certaines activités économiques vitales: la pêche, la prospection et l'exploitation pétrolière, la gestion forestière, etc ... Elle conditionne l'appartenance à une nation de ceux qui vivent en deçà de son tracé. Elle détermine la propriété des richesses naturelles enfouies dans les territoires qu'elle délimite.
On peut dire que les frontières constituent le relevé cadastral de la planète. Reconnues et acceptées, elles constituent un gage paix et de stabilité; contestées,  elles peuvent être à l'origine de tensions parfois trés vives et même de conflits.
 
Imprécises, et pendant 20 ans
 
Les frontières maritimes ont toujours fait l'objet de proclamations divergentes. Quant aux frontières terrestres, on s'est contenté àl'époque, avec beaucoup de réticences, de reconnaitre, selon la formule alors utilisée, "les frontières existantes" mais sans
qu'il y ai un accord formel traduit en acte de droit international sur le tracé précis.
A cette situation insatisfaisante, il faut ajouter les conséquencesdes événements qui ont suivi: la guerre de 1970-1975, avec les incursions d'armées de tous les pays voisins, le conflit entre le Kampuchea Démocratique et le Vietnam entre 1975 et 1979, et la situation qui a caractérisé la période 1979-1991, avec d'une part une arméevietnamienne présente dans le pays et d'autre part une année thaïlandaise soutenant les forces opposées au régime en place à Phnom Penh, ces deux années sesouciant fort peu de respecter l'intégrité territoriale du Cambodge.
On peut dire que pendant plus de 20 ans, les frontières du Cambodge ont été maltraitées, ce qui a également eu conséquences sur l'implantation des populations dont on sait quec'est un élément pris en considération pour tracer la frontière qui sépare les ressortissants de pays différents.
 
après conflits et violences: la négociation
 
Les trontières du Cambodge, aujourd'hui comme hier, représentent le premier élément de tension du pays avec ses trois voisins. Une différence doit être soulignée: si hier cette tension se traduisait par des actes violents allant jusqu'à la guerre entre le Kampuchea Démocratique et le Vietnam, aujourd'hui cette tension est gérée par la diplomatieet c'est par le dialogue que les autorités des paysconcernés s'efforcent de régler les différends. Aucune des parties ne se livre à des démonstrations  de force comme on l'observe dans d'autres conflits frontaliers. On a choisis la négociation de préférence à la Confrontation.
 
Il n'en reste pas moins qu'en dépit des efforts consentis inlassablement depuis plus de quarante ans par le Chef de l'Etat, SM Norodom Sihanouk, la questionde la reconnaissance internationale d'un tracé de la frontière cambodgienne accepté par toutes les parties reste ouverte. Des divergences sérieuses séparent le Cambodge de ses deux grands voisins en qui concerne les frontières maritimes et, dans unemoindre mesure, les frontières terrestres.
 
sur quoi portent les divergences?
 
En termes de superficie, les divergences sont plus importantes sur les frontières maritimes que sur les frontières terrestres. S'agissant des frontières maritimes, la Thaïlande n'accepte pas les positions cambodgiennes formulées en 1967 et en 1972. Elle  réclame les deux tiers de l'espace maritime concerné. Ce sont des exigences exorbitantes. Avec le Vietnam, les négociations sont compliquées par les ambiguïtés d'un tracé établi en 1939 connu des spécialistes sous le nom de "ligne Brévié". Les interprétations multiples qu'on peut faire de ce document changentl'appartenance d'un espace maritime important et d'un certain nombre d'iles côtières, dont laplus célèbre est Koh Trâl (Phu Quoc en vietnamien). Quand aux frontières terrestres, lesdivergences sont, encore unefois en tenus de superficie, relativement mineures. Elles n'ont rien à voir avec les accusations complètement exagérées des Khmers rouges, qui sont très prolixes sur la frontière avec le Vietnam et tout à fait silencieux propos de la frontière avec la Thaïlande, alors que pendant lapériode 1992-1993, les observateurs militaires de l'ONU ont dûment constaté le déplacement des bornes frontalières cambodgiennes par l'armée thaïlandaise.
 
utiliser, ou non, les cartes de 1954 ?
 
Le traitement de ces divergences est complîqué par trois éléments.Il y a tout d'abord une grande différence héritée de la période coloniale. Si la frontière avec la Thaïlande est, au moins de puis le traitéfranco-siamois de 1907 une frontière internationale relativement stable (on ne peut oublier l'annexion des provinces du nord-ouest en 1941-45 et l'afiaire du temple de Preah Vihear), les limites séparant le Cambodge du Laos et du Vietnam au sein de l'Indochine française furent traités,jusqu'en 1954, comme des frontières administratives susceptibles d'être modifiées par la seule volonté de l'administration coloniale.
Une deuxième cause de difficultés, principalement pour la détermination de la frontière terrestre avec le Vietnam, réside dans le choix du tracé de référence: le tracé de 1954 ou tout autre tracé antérieur, l'administration coloniale n'ayant cessé au cours des 20 années qui ont précédé l'indépendance de procéder à des modifications, presque toujours au détriment du Cambodge ? Faut-il donc travailler avec les cartes de 1954 imprimées par l'institut de Cartographique de l'Indochine installé à Dalat, ou avec d'autres documents? J'observe que Laotiens et Vietnamiens ont été d'accord pour travailler avec des cartes représentant des tracés différents lorsqu'ils ontnégociéleur frontière commune. Ils n'ont pas travaillé uniquement avec les cartes de 1954.
 
on manque de références communes ...
 
Un élément historique affecte le règlement de cette question. A la différence de l'Amérique latine au 19ème siècle et de l'Afrique il y a une trentaine d'année, à l'heure de la décolonisation, les pays d'Asie n'ont pas proclamé dans un pacte international l'intangibilitédes frontières existantes. Il ont préféré laisser ouvertes les voies de possibles négociations. La formule juridiquede l'uti possidetis qui consacre le statu quo frontalier, n'a pas été acceptée par les principaux pays d'Asie.
Toute négociation a besoin d'un ensemble de références sur lesquelles les parties s'accordent. C'est la faiblesse de ce cadre de références qui rend difficile le règlement des points de divergence.
 
... et d'experts du côté du côté du Cambodge
 
Les Cambodgiens sont incontestablement dans une position de faiblesse due à la disparition des archives, à la de les reconstituer, ce qui prend du temps, et au petit nombre d'experts dont ils disposent. C'est d'ailleurs cette constatation qui a motivé mon choix de sujet de thèse.
Mais une fois qu'ils seront prêts -et les pays voisins ont intérêt à être patients pour avoir en face d'euxces interlocuteurs qui ne sont pas réduits à répéter des slogans- les Cambodgiens ne vont pas se retrouver dans uneépreuve où̀ c'est la force qui l'emporte.
L'entrée prochaine du Cambodge dans l'ASEAN créera un cadre où les paysqui doivent négocier avec lui leur frontière commune seront tous des partenaires au sein d'une même association.C'est un contexte nouveau qui est un bon gage pour une négociation équilibrée.
 
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Une commission Nationale des frontières a été créée, nous dit un haut responsable du gouvernement, co-présidée par les deux Premiers ministres. Elle n'a pas encore fonctionné. "Nous ne sommes pas pressés, car nous manquons d'experts et de documents.
Pour nous, il n'y a d'ailleurs pas de problème juridique, les frontières ont été reconnues, mais un problème technique: les bornages ont souvent disparu.
Côté Vietnamien, selon nous, il y a des occupations illégales des deux côtés, mais davantage de la part des Vietnamiens. Parfois il s'agit de petits contentieux au niveau des villages, la carte n'ayant pas tenu compte des coutumes locales. Ou encore du déplacement du lit d'une riviere.
Coté Thaïlandais, une Commission mixte, qui ne s'occupe que des frontières maritimes, s'est réunie deux fois, dans une trés bonne ambiance. On commence par l'exploitation 
conjointe. Pour les limites, il n'y pas encore de revendications précises. Ce sera trés long. Rien encore concernant les frontières terrestres, seulement des dispositions pour assurer la sécurité".
 

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